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ISO 690 Luezior-Dessibourg, C., Médecine, sciences humaines et art : approche transculturelle, Rev Med Suisse, 2009/199 (Vol.5), p. 851–855. DOI: 10.53738/REVMED.2009.5.199.0851 URL: https://www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2009/revue-medicale-suisse-199/medecine-sciences-humaines-et-art-approche-transculturelle
MLA Luezior-Dessibourg, C. Médecine, sciences humaines et art : approche transculturelle, Rev Med Suisse, Vol. 5, no. 199, 2009, pp. 851–855.
APA Luezior-Dessibourg, C. (2009), Médecine, sciences humaines et art : approche transculturelle, Rev Med Suisse, 5, no. 199, 851–855. https://doi.org/10.53738/REVMED.2009.5.199.0851
NLM Luezior-Dessibourg, C.Médecine, sciences humaines et art : approche transculturelle. Rev Med Suisse. 2009; 5 (199): 851–855.
DOI https://doi.org/10.53738/REVMED.2009.5.199.0851
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Réflexion
15 avril 2009

Médecine, sciences humaines et art : approche transculturelle

DOI: 10.53738/REVMED.2009.5.199.0851

Depuis des temps immémoriaux, l’homme a eu besoin de maîtriser maints problèmes complexes que lui posait la nature. L’histoire des sciences, de Pythagore à de Broglie, en passant par Newton, Pasteur ou Curie, montre que le monde peut être analysé en nombre de lois, équations et formules pour essayer de comprendre.

Déjà ces grands savants, en sus de leur créativité, mais également de leur esprit de modestie eurent l’intuition que leurs découvertes n’étaient que le fragment d’une globalité qui les dépassait. Contrairement aux pures mathématiques, on s’est rendu compte, en particulier dans l’étude du vivant, que l’ensemble dépassait largement la somme des parties, en d’autres termes que 1 + 1 > 2.

Si le médecin a, de longue date, la conviction que l’homme est davantage que ses organes, le biologiste et le généticien modernes sont confrontés à une incroyable richesse dont l’analyse repousse sans cesse plus loin un principe de vie qui leur échappe…

Sur sa propre sente, le psychologue Jung, par l’étude des mythes, constate une manière de «valeur ajoutée» aux individus. Le philosophe et théologien Teilhard de Chardin,1 décrit un processus de complexification progressive de la matière, puis de l’homme et de la société vers Dieu, cheminement bien supérieur à un ensemble de mutations.

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Il en est de même du phénomène artistique qui est précisément ce «plus» ajouté aux compétences académiques du peintre ou du musicien. La poésie, qu’elle soit scandée ou qu’elle se niche dans la prose, réside à la synapse des mots et va bien au-delà de la signification primaire de ceux-ci.

Chercheurs et créateurs n’ont pu faire l’économie d’un écartèlement de leurs acquis, d’une vision pluridimensionnelle afin d’aller au-delà de leur pré carré. Ainsi, un mathématicien comme Einstein ou un peintre mystique tel Niquille2 ontils dépassé leurs domaines respectifs en inscrivant leur pensée, grâce à leur imaginaire et à leur «œil intérieur», dans une conception globale de l’univers. Devant la tendance à la surspécialisation de nos sociétés, nous constatons un besoin accru de porosité, de flux entre les sciences «dures» et les sciences humaines. Au-delà des fécondations culturelles entre les civilisations, c’est bien une interaction entre la «tribu» des scientifiques et celle des artistes qui est ici notre propos. Que dire en particulier des relations entre le monde scientifique et celui de la poésie ? Ces deux planètes, qui ont l’air de s’ignorer superbement et dont les modes de fonctionnement semblent singuliers, sont-elles en réalité si éloignées l’une de l’autre ?

Concrètement, à l’heure de nos cloisonnements mutuels, le maître mot de ces symbioses, serait-il la transculturalité ?

Les sciences peuvent-elles contribuer à structurer, nourrir l’imaginaire du poète, enrichir sa langue, lui offrir des outils novateurs, d’autres moyens d’expression, lui fournir une scène, voire des médias pour diffuser sa parole?

En retour, la poésie donnerait-elle à nos sociétés technologiques ce supplément d’âme dont elle a besoin, une appréhension plus globale de l’humain, l’occasion d’une réflexion cosmique et éthique, une approche intuitive indispensable à la création scientifique?

Analyser pour comprendre

On ne peut pas concevoir la physique sans particules élémentaires, la biologie sans cellules, l’électronique sans digitalisation. La science ne saurait exister sans l’analyse des phénomènes en processus fondamentaux. Approche brillante mais insuffisante. En effet, le chercheur est, malgré d’indéniables victoires, confronté à la nature qui est bien plus intelligente que nous, comme le dit dans un sourire Gianotti, physicienne au CERN, alors que matière et antimatière continuent à défier ses collègues…

La génétique, qui remplit des milliers d’ouvrages et des millions de pages internet, semble-t-elle résoudre une énigme ? En fait, elle entrouvre un labyrinthe. Le génome humain a-t-il été décrypté grâce à une foultitude d’ordinateurs ? Nous voilà devant une encyclopédie presque illisible, dont seules quelques clés sont à notre disposition. On est bien loin du rêve «un gène – une maladie», «un ciseau génétique – une guérison», la plupart des affections, notamment psychiques, étant polygéniques, à savoir dépendantes d’un ensemble de gènes interagissant les uns avec les autres. Voilà donc les espoirs de certains, pour ne pas dire l’arrogance d’autres, battus en brèche. La dépression, les troubles obsessionnels compulsifs, les phobies, les psychoses, ne sont guère explicables par la régulation aberrante d’une partie précise du cerveau. La tendance actuelle est à les considérer comme des dysfonctions de réseaux neuronaux dans le cadre d’une nouvelle cartographie, plutôt dynamique qu’anatomique.

C’est ici qu’intervient le principe de modestie : le vrai scientifique n’est pas celui qui dit «je sais», mais celui qui dit «je ne sais pas», selon notre ancien professeur de chimie inorganique von Zelewsky. Phrase difficile à comprendre pour les doux carabins avides de connaissances que nous étions, au matin d’une leçon inaugurale. Et pourtant, la sentence n’a paradoxalement cessé de prendre de l’ampleur au fur et à mesure des décades, au cours desquelles un pauvre savoir s’est accumulé dans nos têtes. Un problème central en didactique est de définir les zones grises entre le je n’ai pas compris et le on ne comprend pas. Ce qui rend le cognitif nettement plus intelligible. Ce qui donne aussi aux sciences «dures» une tonalité de sciences «humaines». Le scientifique, c’est celui dont l’intelligence (de inter legere : choisir parmi) n’est pas arrêtée par ce qu’il sait, mais celui qui demeure dans l’ouvert de ce qu’il cherche.3

Etrange équation : 1+1> 2

Constellation biomédicale

Les mécanismes cellulaires intimes et des modes d’action pharmaceutiques restent donc largement méconnus. En dépit d’immenses recherches, la véritable cause de la sclérose en plaques, de l’Alzheimer ou de l’épilepsie, pour ne citer que ces affections, reste pour le moins mystérieuse. Malgré l’étude de l’être humain en organes, systèmes, entités génétiques et réseaux, malgré l’intégration de paramètres chimiques, pharmacologiques, biotechnologiques mais également psychologiques et sociologiques, on peut avoir l’impression, dans nos tentatives d’appréhension du vivant, de multiplier constamment les énigmes alors que l’hypothèse X vient d’être résolue.

Notre intention n’est pas d’entrer ici dans la dialectique «hasard et nécessité (Jacques Monod) face à la foi en un Dieu créateur de l’univers». Nous en sommes bien incapables : qui l’est réellement, d’ailleurs ? Notre position (assez fluide, il faut l’avouer, car nous sommes là dans des sables mouvants…) est un peu celle d’un panthéiste curieux et actif, celle d’un «simple», dans le sens philosophique du terme, d’un «ravi» face au jour qui se lève. Comme si la science, en l’occurrence la médecine (qui, en fait, trempe ses racines à la fois dans les sciences dures et les sciences humaines et qui les applique, tant que faire se peut, au patient – de patere, celui qui souffre –) ne cessait, en butte à l’insondable complexité, de se frotter à un principe tiers. Qu’on le nomme Dieu, Allah, la Nature ou le Hasard.

Doux amalgame entre la rigueur scientifique et une dimension philosophico-poétique ou nécessité vitale d’une pensée plus large pour supporter le quotidien en détresse ?

Psychologue et théologien

L’être humain est également histoire personnelle et expériences de vie, il s’inscrit dans la société et la société s’inscrit en lui. Les multiples interactions entre les individus les enrichissent, les construisent. Cette nécessité viscérale de relation à l’autre, qui rejoint le il n’y a de «je» que pour un «toi» et de «toi» que pour un «je» de Leloup4 est une constante chez l’homme. Il est évident que le corps social d’un milliard d’individus est supérieur à la somme de ses membres. Interviennent, parmi de nombreux facteurs, les tenants et aboutissants économiques, géographiques, historiques, culturels, mais également de grands mythes sur lesquels Jung a beaucoup insisté. Il en est de même des archétypes, images anciennes qui appartiennent au trésor commun de l’humanité. Ces représentations seraient indépendantes de toute acquisition personnelle et constituent l’inconscient collectif. Ce phénomène additionnel jouerait un rôle capital dans le comportement des masses mais également dans la construction intrapsychique des uns et des autres.

L’homme est, par ailleurs, projection de lui-même vers un plus haut qui le dépasse ; n’est-il ainsi, quelque part, également prière ? Aussi loin que l’anthropologie puisse aller, on a découvert dans les tombes les plus primitives des squelettes placés dans un certain ordre, des traces de peinture sacrée, des reliques et des amulettes, probables «traits d’union» avec une force supérieure. L’appétence pour une divinité a été décrite tant par des anthropologues, des psychologues, des sociologues, des historiens, que par des religieux de toutes obédiences. Druides, chamans, mages et prêtres (et pourquoi pas les poètes, dans le sens archaïque du terme, à savoir ceux qui «cherchent commerce avec l’infini», ceux qui «prient» pour une extension cosmique du quotidien) ont, à la fois par la lyre ou la croix, par la louange ou la quête d’un Graal, accompagnés vivants et morts au seuil de l’étrange barque les menant pardelà le soleil. Cette élévation de la matière vers l’homme, de l’homme vers un corps social qui lui-même monte vers le Corpus Christi est d’ailleurs l’axe de pensée d’un Teilhard de Chardin :1 «Vie et conscience ne sont plus des anomalies accidentelles de la nature ; mais dans la Biologie apparaît soudain une face complémentaire de la Physique et de la Matière. Ici, je le répète, l’Etoffe du Monde qui se désagrège en rayonnant son énergie complémentaire, et là, cette même étoffe qui se rassemble en rayonnement de la Pensée. Du fantastique aux deux extrémités. Mais l’un n’est-il pas nécessaire pour équilibrer l’autre ?» Si tous n’adhèrent pas à la vision globale, pour ne pas dire poétique, de Teilhard, force est de constater, même dans une société laïcisée comme la nôtre, le besoin incoercible, dans toute l’histoire de l’humanité, d’un «plus», d’une force centrifuge vers un au-delà.

Peintre et poète

En sus des sentiers biomédical, psychologique et philosophique brièvement évoqués plus haut, un modèle illustrant le singulier axiome 1 + 1 > 2 est le domaine artistique, en particulier la poésie. Comme si cette discipline devenue marginale pour la plupart de nos contemporains recelait en elle un mode de fonctionnement exemplaire à partir du langage dit «véhiculaire» (qui porte le sens usuel des mots).

Dire que la peinture va au-delà du trait représentant l’objet figuré et bien au-delà du support employé ou de la couleur est un truisme. Elle est avant tout une vision déformée, amalgamée, reconstruite dans le cortex du peintre. Certains tableaux peuvent devenir buissons ardents qui, sous la qualité d’un vrai regard, s’enflamment.5 Il en est de même en poésie : émotion secrétée à la synapse du verbe, elle n’est plus langue ordinaire mais devient authentique création. Elle est par essence l’étincelle à la faille de plaques tectoniques, la plus-value du 1 + 1 qui est bien davantage que 2. Ce, contrairement aux personnes qui réduisent la poésie à une formule littéraire verticale et rimée. Sang de l’écriture, elle lui propose son style. Elle est, pour citer Couquiaud,6 ce «Tiers exclu» qui naît lors d’un changement de niveau au sein de la sensibilité et du rapport entre les mots. Ce phénomène est généré dans une parentalité auteur-lecteur. Ce dernier participe avec son propre vécu, son propre psychisme. D’où vibration, communion avec le poète : «j’aurais voulu dire cela». D’où stade ultime d’adéquation avec le cosmos, de plénitude, de prière. Selon l’expression de Berenson :7 Le moment esthétique devient un moment de vision mystique.

En résumé, si la démarche analytique est grande pourvoyeuse de connaissances, il paraît évident qu’une approche plus large est pour le moins indispensable afin d’appréhender la cosmographie humaine. Contrairement aux pures équations mathématiques.

Ainsi :

• l’être est supérieur à l’ensemble de ses organes (y compris son cerveau).

• L’humanité est davantage que la somme de milliards d’individus.

• L’évolution est plus que l’addition de mutations désordonnées.

• La peinture dépasse la reproduction d’une réalité et la poésie est magie secrétée à l’interface des mots.

Se dépasser grâce à l’imaginaire et à l’introspection

Pour cette alchimie «supramathématique», comment l’homme parvient-il à se dépasser ? Einstein a proposé cette phrase assez surprenante : «L’imaginaire est plus important que la connaissance.» Son propos étant qu’il fallait parfois, d’abord, un rêve, un concept, une vision, avant que les équations et les expérimentations puissent les prouver. Citons ici également le peintre mystique Niquille :5 «Toujours plus loin dans une sorte de théologie de l’œil. Où l’œil intérieur s’allie au regard extérieur pour atteindre l’intelligence de l’âme.» Lui qui disait : «Je ne suis qu’un artisan au pied de la croix.» ou encore : «Si je prends la plume, c’est avec la volonté presque désespérée, au-dessus de mes forces et de mes moyens, de dire des choses qui, éclairées quelque peu par les intuitions des artistes, rejoignent la terre et le ciel et sont au centre de moi-même.» Curieuse fraternité entre ces chercheurs d’étoiles, qu’ils aient évolué dans des équations intersidérales ou dans la constellation de l’art.

En quelque sorte, grâce à :

• son pouvoir d’imagination, l’homme féconde la démarche scientifique.

• Par sa capacité introspective, l’être se porte vers un absolu.

Se dépasser grâce à la transculturalité

Pour mieux comprendre le tiers, il faut donc non seulement analyser (couper en morceaux) la complexité mais il faut impérativement l’éclairer de différents phares, d’où l’urgence d’une transculturalité. Nous préférons d’ailleurs ce terme à interculturalité, ce dernier suggérant des échanges entre des entités hiératiques alors que le préfixe «trans» implique davantage de symbiose. Dans le domaine professionnel qui est le nôtre (l’enseignement de la neurologie à de futurs éducateurs spécialisés pour personnes handicapées), nous devons impérativement offrir une approche neuro-psychopédagogique, à savoir un triple diagnostic-action.8 Cette approche transdisciplinaire n’est pas à option, elle est indispensable. Ici et maintenant, une concertation, un langage commun, un dossier unique sous couvert de secret professionnel limité aux intervenants permettent de nous potentialiser les uns les autres.9 Tout particulièrement dans ces domaines de l’éducation et des soins, ne pas collaborer peut être considéré comme une forme de maltraitance.10

Ecoutons ce que nous dit le physicien et philosophe Bernard d’Espagnat :11 «Il serait nécessaire que les spécialistes en divers champs de pensées aient les uns avec les autres plus de communication que ce n’est actuellement le cas (…). Mais il est toujours très difficile de jeter des ponts entre les domaines différents de l’esprit (…). Tout bien considéré, ni l’esprit ni le monde ne sont, après tout, cloisonnés en compartiments. Les relations entre les différents domaines de la réflexion doivent par conséquent exister.»

Transculturalité est le mot que nous employons pour désigner les flux croisés, tant sur le plan des idées et des mentalités qu’au niveau des codes, entre les différents corps de métiers. Lesquels structurent souvent nos sociétés de manière trop monolithique. Davantage qu’un concept théorique, nous proposons une attitude pragmatique.

Flux sciences-poésie

Les faits sont connus : déjà Averroès était tout autant médecin que philosophe ; Léonard de Vinci montrait du génie tant en peinture, en ingénierie qu’en architecture ; l’honnête homme du XVIIe siècle était compétent en sciences et en humanités. L’explosion des connaissances aurait-elle stérilisé l’artiste ? Sans être omniscient, le poète doit-il rester dans sa tour d’ivoire en louant sa gente dame ou la magnificence des roses ? En réalité, il est en prise directe avec l’évolution sociale et une langue en perpétuelles mutations, lesquelles empruntent aux sciences des thèmes et des termes inédits. Si l’amour ou la beauté de la nature restent éternels, bien des préoccupations, des souffrances, des angoisses ont changé de visage. Par ailleurs, on ne s’exprime plus de la même manière qu’au Moyen Age ou qu’au XVIIIe siècle. A l’instar de l’art, la poésie ne doit pas être un refuge pour tricoteuses mélancoliques. On necessera d’affirmer qu’elle ne saurait se résumer à une versification, à des canons d’une autre époque ou même à un rythme particulier. Elle peut être prose, aphorisme, graffiti ou parole de rap, cette dernière s’inscrivant dans notre environnement urbain, par une tradition orale en plein retour. Nous allons même plus loin : il n’y a pas de littérature à proprement parler (dans le sens artistique du terme) sans une forme ou une autre de langage poétique.

Cela, bien entendu dans le cadre d’une lisibilité minimale. La poésie s’est parfois réfugiée dans l’impénétrable ou dans la facilité. Certains textes sont si abscons que seule une poignée d’initiés semblent pouvoir s’en gargariser. L’usage d’une cohérence interne, un soupçon d’autocritique et d’analyse de texte, démarches «scientifiques» pratiquées par des cohortes d’enseignants, pourraient faire parfois le plus grand bien à des poètes sortis de la cuisse de Jupiter. Malgré toutes les libertés et toute la folie créatrice qu’on est prêt à leur accorder, un peu de structure et un brin de grammaire donneraient ainsi à quelques productions molluscoïdes une ébauche de squelette.

Par ailleurs, bien que le poète soit viscéralement attaché à sa plume (lors de l’acte de création, on n’écrit, à notre sens, pas tout à fait la même chose avec de l’encre ou avec les touches d’un clavier), l’ordinateur et les moyens de transmission électronique sont devenus indispensables dans les rapports de l’écrivain avec les éditeurs et les revues, ne serait-ce que pour simplifier de fastidieux travaux de saisie, eux-mêmes sources d’erreurs. Bien que la présentation apparemment aboutie d’un texte sur écran puisse être parfois terreau de facilité et d’autosatisfaction précoce, la technologie donne au poète accès à la Toile (comme disent nos amis canadiens, à savoir internet) par des sites, blogs, forums de discussion, ce qui est un moyen supplémentaire de diffusion et de mise en réseau avec ses pairs.

Enfin, on ne saurait trop insister sur la possible et nécessaire collaboration de la poésie avec d’autres arts. Le temps de tristes recueils «tout gris» est à notre sens révolu. L’interaction avec l’image et la musique, la production de CD ou de DVD avec la voix du poète ou les compétences d’un acteur rejoignent d’une certaine manière la symbiose avec d’autres moyens d’expression, comme c’était le cas dans le théâtre grec. Retour intéressant du destin ! Peut-être l’avenir de la poésie est-il ainsi dans la redécouverte d’une complémentarité aux formes plurielles : ne parle-t-on actuellement de multimédia ? Peut-être les techniques novatrices (télématique, digitalisation, laser, etc.) nous permettent-elles de réinventer cette transculturalité que l’on pratiquait spontanément il y a trois millénaires ?

Fécondation poésie-sciences

Mais que peut bien apporter cette démarche poétique, si humble et si intuitive, à l’orgueilleuse planète des sciences ?

Beaucoup ! Dans le sens d’une complémentarité entre l’inventivité et le champ des preuves expérimentales, (cf. l’imaginaire d’Einstein), dans le sens de l’introspection artistique ; mais aussi sur les chemins physiologiques de la créativité, sur des sentes humanistes et éthiques. Ecoutons Bachelard:12 «Le peintre, comme le poète, nous rendent à la grandeur des origines.» Phrase creuse, vide de sens ? Au contraire : reflet de ce supplément d’âme dont le besoin nous habite.

On sait que nombre de chercheurs ont en parallèle une activité artistique, en particulier musicale. Des psychologues américains ont récemment observé que les étudiants jouant d’un instrument réussissaient mieux leur parcours académique, en particulier dans le domaine scientifique. Comme si la créativité potentialisait la logique. Comme si le système limbique des émotions nourrissait les capacités cognitives. Protection mentale comme l’est, peut-être, la biochimie du rêve ? Equilibre physiologique entre l’intuitif et l’acquisition des connaissances ?

De leur côté, Rabelais, Tchekhov, Céline, Mondor, Duhamel, ou Jean Bernard et bien d’autres virent leur profession de médecin féconder leur plume. Est-ce là un hasard, une simple complémentarité du cerveau gauche (le cartésien) avec le cerveau droit (l’artistique) ? Diversité intellectuelle ou synergie ? Leurs rencontres des plus humbles d’entre nous, leur capacité d’observation et d’écoute ou le fait même de se situer à l’interface de disciplines apparemment si antinomiques ont-elles été le terreau de leur créativité ?

Le physicien et coïnventeur du CD, John-H. Reisner, grand connaisseur de Schopenhauer, en était intimement convaincu : la plupart des grandes découvertes (les micro-organismes par Pasteur, la pénicilline par Fleming, le rayonnement nucléaire par les Curie, etc.) ont été faites grâce à l’intuition, puis ont été développées et mises au point par le travail acharné d’équipes transdisciplinaires.

Plus près de nous, Olivier Jorand, professeur en sciences cognitives à l’Université de Lausanne et qui a consacré sa thèse d’habilitation aux réseaux de neurones, dit : «Jamais je ne serais devenu chercheur sans mon maître, le philosophe et humaniste Georges Savoy.»

On pensera également à l’urgence de réflexions éthiques : science sans conscience n’est que ruine de l’âme (Rabelais). Ou, comme l’écrit le médecin et théologien Thierry Collaud :13 «Nous vivons dans une culture où l’on a exagérément valorisé l’intervention technique. Nous avons cru mettre en elle tous nos espoirs et en sommes ressortis inévitablement déçus (…). Etre présent à autrui signifie croire en la possibilité qu’une relation s’établisse entre nous.» Sans développer ce thème qui nous est cher et qui sous-tend cet essai, il faut bien dire que l’éthique, par essence domaine interculturel où cohabitent philosophes, théologiens, psychologues, chercheurs etc., s’est affirmée comme une dimension essentielle des sciences et des techniques (Kutudjian, anc. directeur à l’UNESCO : in : Bioéthique… d’Azoux-Bacrie).14

Conclusion

Cette «valeur ajoutée» du 1 + 1 > 2, que nous avons évoquée en médecine, en psychologie, en philosophie, en art et en poésie, ce pouvoir de l’imaginaire et cette transculturalité sont effectivement des sésames pour tout scientifique, dans notre monde technologique qui effiloche son âme et se fragmente à outrance. Ce qui rejoint quelque part le on ne voit bien qu’avec le cœur : l’essentiel est invisible pour les yeux, de St-Exupéry.

Au même titre que l’écrivain et le médecin sont plus proches qu’on ne le croit (tous deux sont de grands observateurs de la «pâte humaine» et de la nature), poésie et science ne figurent pas aux antipodes l’une de l’autre. Nous nous référons ici à l’ouvrage de M. Couquiaud,6 L’horizon poétique de la connaissance, et au Manifeste de la transdisciplinarité du physicien B. Nicolescu,15 auteurs qui ont tout particulièrement approfondi les relations entre la physique et la poésie.

Ces itinéraires rejoignent le concept des humanités, à savoir l’acquisition d’un socle culturel commun donnant aux lycéens (entre autres !) les clés de connaissances générales avant celles d’outils pratiques à visée professionnelle. Que ce soit dans le monde universitaire, dans les hôpitaux ou dans les entreprises, il conviendrait non seulement d’accentuer les réflexions éthiques à propos des technologies en devenir, mais également d’associer plus systématiquement le monde des lettres, les historiens, les philosophes et les poètes aux sciences dites exactes. Sachant, bien entendu, que les uns et les autres ont leurs spécificités, leurs idiomes, leurs références, leurs équations. Néanmoins, quand on sait que la télématique est devenue, en quelques années, une manière d’espéranto universel, on se plaît à rêver d’un langage humaniste commun dans la tour de Babel de l’homo, dit sapiens.

Nous sommes dans un monde où le «marketing», la publicité, le «merchandising» accaparent les médias et captent la communication dans une optique marchande. Pour construire des ponts entre les champs de la pensée, le lève-toi et marche est la formation. Pourquoi ne pas envisager de créer une filière universitaire pour ceux qui deviendraient des passeurs interprofessionnels ? L’idée d’intellectuels se consacrant essentiellement à l’interactivité et à la didactique fait son chemin. Nouvelle gouvernance de l’esprit? Si cette proposition paradoxale de spécialiser quelques-uns d’entre nous en culture générale (à l’instar de disciples d’ Esculape spécialistes en médecine générale) peut paraître singulière, elle constitue, à notre sens, une piste ouverte vers l’avenir.

Car, en définitive, au travers d’une gémellité entre le scientifique et l’artiste, il ne s’agit pas d’accumuler des savoirs inessentiels mais de retenir de chaque discipline ce qui est utile à la vérité.16

Auteurs

Claude Luezior-Dessibourg

Ecrivain

Professeur de neurologie

Rue de Lausanne 80, 1700 Fribourg

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